Haïti, champ de bataille de la guerre humanitaire.

Publié le par FRIADIASPO

Américains, Européens, Chinois, Brésiliens, Sénégalais... ont fait assaut d’initiatives

L’humanitaire est désormais un attribut de la puissance des nations. Le ballet qu’elles ont exécuté ces derniers mois en Haïti en est une éclatante illustration.

« Un peuple ne meurt pas » déclarait en janvier dernier le président d’Haïti, René Préval. Certes. Mais selon les estimations des secouristes et des humanitaires venus de 43 pays de la planète, le bilan final du tremblement de terre du 12 janvier qui a frappé Haïti dépasserait les 250 000 morts. Soit plus que le tsunami indonésien qui fit 200 000 morts. Un tiers des édifices et autres constructions de Port-au-Prince, 60% de Léogane ont été anéantis. Jacmel a été détruit et rasé à 90%. Les Hôpitaux et les écoles sont enfouis sous les débris. Les défis de la Reconstruction sont immenses. D’autant plus que l’aide humanitaire internationale relève de l’urgence et non du durable. L’immédiat, le court terme ne s’inscrit pas nécessairement dans le long terme. Passer l’émotion, les donateurs zappent. Tournent la page…

A cela s’ajoute le poids croissant de la diplomatie humanitaire des Etats dans les affaires du monde. « La guerre des images, c’est peut-être l’enjeu majeur de ce Siècle ». Dans le cas haïtien, au-delà des miraculés, des survivants retrouvés vivants une dizaine de jours après le séisme, il y a cette image choc de l’hélicoptère de l’armée américaine atterrissant sur la pelouse du palais présidentiel. Une image qui est repassée en boucle dans toutes les télévisions et des journaux du monde entier.

Le leadership moral américain

Image contre image. Le débarquement des 10 000 G.I. de l’armée américaine dans « la perle des Antilles », à Haïti, a commencé par le contrôle de l’aéroport de Port-au-Prince qui est devenu le point névralgique de toutes les concurrences humanitaires. Dans un pays dévasté, c’était la seule base pour acheminer l’aide humanitaire internationale aux sinistrés. Mais cette prise de contrôle par les américains n’est pas allée sans frictions avec les secouristes des autres pays. Le ministre français de la coopération s’est plaint auprès de l’ambassadeur des Etats-Unis de du manquement d’empressement des militaires américains à faciliter l’atterrissage d’un cargo humanitaire contenant un hôpital de campagne, des médicaments, de la nourriture et de l’eau. « Médecins sans frontières » s’est dit « troublé » par le fait qu’un de ses avions n’ait pu atterrir à Port-au-Prince après trois jours d’errance aérienne.

Ces frictions, cette concurrence a engendré la lenteur d’acheminement et surtout de gigantesques problèmes logistiques et de coordination entre les secouristes venus des quatre coins de la planète. Les secouristes chinois distribuant des drapelets rouges de leur pays. Les Américains distribuant de la nourriture dans des sac « cadeaux des Etats-Unis ».

Mais ce leadership moral n’est pas sans arrière-pensées. C’est une opération à deux facettes et à double détente. La première vise à contenir l’arrivée massive des Haïtiens aux Etats-Unis. Seuls 1 200 kilomètres séparent les deux pays. A cette proximité géographique s’ajoute le fait que 2 000 000 des Haïtiens vivants à l’étranger 850 000 sont installés aux Etats-Unis. Ils forment un vivier électoral qu’il faut séduire et capter. Les élections à mi-mandat de novembre 2010 ne sont pas loin. Ainsi, les enjeux de politique intérieure recoupent ceux de politique extérieure, de géopolitique planétaire avec son bras armé, la diplomatie humanitaire.

L’Amérique aux Américains

Haïti appartient au continent américain. Madame Michelle Obama, la première dame des Etats-Unis accompagnée du très influent vice-président Joe Biden a fait une visite surprise à Haïti le mois dernier pour « remercier » les membres de l’administration américaine qui ont secouru l’ancienne de « la Perle de la Caraïbe » pour « leurs efforts extraordinaires en Haïti au cours de ses trois derniers mois ».

Hilary Clinton, la secrétaire d’Etat lors de sa visite dans l’île précisait dans ces termes le sens de l’engagement américain : « Nous allons également exprimer directement et personnellement aux Haïtiens notre soutien, notre sympathie et notre solidarité à long terme, qui ne fléchiront pas, pour renforcer le message du président Obama selon lequel ils ne sont pas seuls face cette crise ». Il faut rappeler que Bill et Hilary Clinton sont très attachés à Haïti. Ils y ont passé leur voyage de noces.

Le leadership moral américain trouve aussi ses racines aussi bien dans l’Histoire : le slogan « l’Amérique aux Américains ». Que dans les faiblesses de l’Europe dans cette féroce humanitaire. En En effet, dans cette guerre impitoyable des images lorsque vous perdez un point, vous perdez tous les points. Car, une seule image efface tous les autres. Vous perdez tout en quelques secondes comme lors du séisme.

Le président Obama ne s’y trompait pas lorsqu’il déclarait à propos de la catastrophe naturelle à Haïti : « Nous avons la chance de montrer notre commune humanité ». Et d’ajouter : « Nous sommes à l’un de ces moments ou doit s’exercer le leadership américain ». Ce dernier est le miroir grossissant des faiblesses de l’Union européenne. L’Europe n’a pas les moyens déployé -en 48 heures- 10.000 soldats, des équipements médicaux tel le navire-hôpital « Le Confort » avec ses 1.000. A la rapidité et à l’efficacité de ce débarquement humanitaire s’ajoute son caractère massif. Les problèmes de logistique renvoient au financier. Le budget de la défense des Etats-Unis s’élève à 450 milliards d’euros, celui des 27 pays de l’Union européenne à 220 milliards d’euros. Soit respectivement 347 euros par habitant en Europe cotre 1.5OO euros pour les USA. Un gouffre sépare les continents. Le ministre britannique des Affaires Etrangères David Miliband avouait à propos de cette faiblesse de l’Europe : « c’est d’être incapable de être incapable de déployer plus de 5%déployer plus de 5% de nos soldats de nos soldats de nos soldats de nos soldats de nos soldats en même temps ». La messe est dite : faible capacité de projection et problème de coordination interarmées.

Paradoxalement, malgré l’éloignement géographique, les Chinois ont débarqué « quelques heures après les Américains » dans cette grande bataille humanitaire et planétaire. Le Brésil, le grand pays émergent du continent américain, membre du G2O, s’impliquait aussi. Les Européens arrivèrent – en ordre dispersé- (la France et l’Espagne en premier). Faible réactivité comme témoigne le fait que la première réunion des pays de l’Union Européenne ai eu lieu si six jours après le tremblement de Terre : le 18 janvier. Aujourd’hui, Le président de l’Union européenne, le Belge Herman Van Rompy propose la création d’une force humanitaire de réaction rapide qi est en fait la reprise de l’idée énoncée en 2006 par le Français Michel Barnier de créer une force de protection civile. Il n’est jamais trop tard pour bien faire… La diplomatie « humanitaire »américaine proposa la mise en place d’un triumvirat américain composé du Brésil, des Etats-Unis et du Canada (la gouverneure général de ce pays, la représente de la reine d’Angleterre, madame Michaëlle Jean est d’origine haïtienne. C’est « l’Amérique aux Américains »… Proposition qui provoqua l’ire de certains. Le ministre français de la coopération et de la francophonie Alain Joyandet s’écria alors : « Il s’agit d’aider Haïti. Il ne s’agit pas de l’occuper ». L’Elysée calma plus tard le jeu. La guerre des images était déjà perdue… « L’Histoire de l’Humanité est une histoire de prestige à mort »(Hegel). L’humanitaire est désormais un attribut de la puissance des nations.

Le Sénégal dans la danse humanitaire

Pour les Etats, l’humanitaire est devenu une scène ou ils doivent se montrer. Un enjeu symbolique considérable entre les nations, qui a pour objectif son rang, sa place au grand banquet planétaire de la puissance.

C’est dans contexte que plusieurs Etats africains, au premier rang desquels Sénégal, se sont lancés, en janvier dernier, dans l’humanitaire. Abdoulaye Wade, le président sénégalais, explique : « Les Haïtiens ne se sont pas transportés là-bas tout seuls. Ils sont là-bas du fait de cinq siècles d’esclavage. Ils ont droit à l’Afrique comme moi j’ai droit à l’Afrique… Israël a été créé comme ça. Il ne faut pas que l’on dise que ce n’est pas possible. Tout ca, c’est dans l’ordre des possibilités, si les Haïtiens le demandent ». Et son premier ministre, monsieur Souleymane Ndéné Ndiaye de surenchérir en promesses pour les Haïtiens. Ils obtiendront « un toit et un bout de terre. Mais s’ils viennent en masse, nous leur donnerons une région, qui ne sera pas désertique ». Le président Wade compte soumettre (fin janvier) son projet au sommet des chefs de l’Union Africaine. Pour démontrer la pertinence de son idée humanitaire, le président Wade précise : « la récurrence des calamités qui tombent sur Haïti entendu, avec l’Union Africaine…Un espace, à déterminer avec des Haïtiens, pour y créer de retour des Haïtiens… Notre devoir, c’est de reconnaître le droit de revenir sur la terre de leurs ancêtres ».

Mais qui financera ce projet « pharaonique » ? L’argent est le nerf de la guerre, de toutes les guerres qu’elles soient humanitaire ou fraternelle ou pas. De l’aveu même du président Wade : « le problème est de savoir comment et qui va supporter tous ces frais ». La communauté internationale ? L’Union Africaine ? Ou le Sénégal ?

Le Sénégal n’est pas un pays émergent comme la Chine ou le Brésil, lesquelles se sont précipités au chevet d’Haïti. Les Brésiliens ont envoyé 1 500 soldats contre 150 pour l’Union Européenne. Bien avant le séisme, le Brésil avait le commandement de la mission de stabilisation d’Haïti de l’ONU. La Chine est aujourd’hui le premier exportateur du monde devançant et affichant un immense excédent du commerce extérieur et possèdent en réserves, un trésor de guerre de 2.400 milliards de dollars. Bref, ces deux pays ont les moyens de leur ambition.

De plus, l’échec de l’expérience historique du Liberia n’est pas à l’optimisme… La greffe n’a pas pris. Ce pays est devenu celui des enfants-soldats, coupeurs de jambes et de bras (manches longues ou courtes) et violeurs à répétition et à grande échelle. L’ancien président Charles Taylor est entendu à la Cour Internationale la Haye.

Au-delà du gigantesque problème de financement de cette idée de Retour, les promoteurs de ce « projet » qu’il a été démontré –statistiquement- qu’il y a lien entre catastrophes et pauvreté. Le géophysicien Denis Hatzfelsd de l’université de Grenoble-1 l’énonçait ainsi lors d’un colloque sur les risques sismiques : « Les séismes sont bien meurtriers dans les pays pauvres que dans les pays développés, qui ont appris à s’en protéger ». C’est dire que le défi pour Haïti et toute l’Afrique d’éradiquer la pauvreté absolue de masse, le sous-développement et non de se lancer dans des expérimentations aussi hasardeuses que dangereuses. Les peuples d’Afrique et d’Haïti ne sont pas des cobayes… Le nombre de morts n’est pas à lié ni à l’ampleur la secousse sismique, ni à la densité humaine. Mais il y a une corrélation entre le chiffre des pertes de vie et la pauvreté ou la richesse. Les victimes sont moins nombreuses à Tokyo, ville sismique comme tout l’archipel nippon que dans l’archipel indonésien. Le tsunami n’explique pas toute l’ampleur des dégâts et le nombre des sinistrés.

En effet, il existe une inégalité entre les pays pauvres et les pays, développés devant les catastrophes naturelles. Du reste la Banque mondiale ne s’y est pas trompé en rappelant : « les pertes dues aux catastrophes naturelles sont vingt fois plus importantes (en pourcentage) du produit intérieur brut dans les pays en voie de développement que dans es pays développés ».

A l’ère du « développement durable », après l’échec du sommet de Copenhague, il conviendrait de rappeler que selon une étude du cabinet britannique Maplercroft sur les risques extrêmes provoqués par le réchauffement climatique, les pays les exposés sont l’Afghanistan, Haïti, la Sierra Léone et la Somalie… Plus inquiétant pour l’avenir du Continent : sur 28 pays ausculté à l’aune de ce critère, 22 Etats se situent en Afrique sub-saharienne.

Telle est la chronique d’une catastrophe naturelle annoncée à l’échelle du Continent…

Bolya Baenga est un écrivain congolais. Dernier ouvrage paru la profanation des vagins, le Serpent à plume, 2005.

Publié dans Initiatives

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