DOSSIER/Quand les labos financent les experts de la grippe A

Quatre-vingt-quatorze millions de doses de vaccins commandées par les autorités sanitaires pour 871 millions d’euros. Sans compter les dépenses annexes qui portent l’ardoise à plus d’un milliard d’euros. La France n’a pas regardé à la dépense face à la grippe A. Une manne pour les laboratoires pharmaceutiques autorisés à fabriquer le vaccin, proposé aux Français à partir du 12 novembre. Hier, certains d’entre eux ont publié leurs comptes, dopés par les commandes à travers le monde. Ces firmes ont-elles pu user de leur influence auprès du ministère de la Santé pour l’inciter à acheter des vaccins en surnombre ? Certaines, en tout cas, contribuent au financement d’experts appelés à conseiller les autorités sanitaires sur la politique vaccinale. Le cas du Groupe d’expertise et d’information sur la grippe (Geig) illustre les liaisons parfois dangereuses entre les firmes pharmaceutiques et les pouvoirs publics. Ainsi, le président du comité scientifique du Geig, le professeur Bruno Lina, apparaît comme l’un des experts officiels du ministère de la Santé alors que son groupe est financé à 100 % par les laboratoires producteurs du vaccin contre la grippe.
« Les pouvoirs publics sont infiltrés par des représentants des firmes pharmaceutiques, il faudrait qu’ils balayent devant leur porte ! » s’insurge le docteur Marc Girard, professeur de médecine auteur d’« Alertes grippales », un livre qui détaille le problème de ces conflits d’intérêts. Une dérive déjà constatée lors de la campagne de vaccination contre le virus de l’hépatite B en 1994, sous la pression de laboratoires et de l’Organisation mondiale de la santé. Les pouvoirs publics, eux, se défendent de tels procédés. Le contrat pour le vaccin grippe A s’est déroulé en juillet « selon une stricte procédure d’appel d’offres », rappelle la Direction générale de la santé. Si la procédure était classée « secret-défense », c’était uniquement « pour des raisons de sécurité évidentes, en raison des impératifs de santé publique ».

Deux scandales à l’étranger

A l'étranger, deux exemples de conflits d’intérêts font scandale dans le domaine de la grippe A.

Aux Etats-Unis, l’ex-secrétaire à la Défense de l’ancien président George Bush, Donald Rumsfeld, est soupçonné de s’enrichir grâce à l’épidémie. Selon la chaîne CNN Money, Rumsfeld détiendrait entre 5 et 25 millions de dollars d’actions de la société pharmaceutique Gilead, dont il a été président exécutif avant de prendre ses fonctions ministérielles. Des révélations largement relayées et commentées sur Internet. Car Gilead est la société qui a inventé le Tamiflu, médicament antiviral de référence contre la grippe A, avant que le brevet ne soit cédé au laboratoire suisse Roche. Mais les actionnaires de Gilead touchent de confortables royalties sur les ventes, en raison d’un accord entre les deux groupes.

Aux Pays-Bas, une polémique est née autour du docteur Albert Osterhaus. Des députés demandent à ce qu’il soit entendu par une commission d’enquête du parlement, au motif qu’il aurait dissimulé des conflits d’intérêts.
Il est en effet actionnaire majoritaire d’une société de biotechnologie, Viroclinics, qui vend des procédés aux laboratoires fabriquant le vaccin contre la grippe A. Or il est par ailleurs le grand médecin de référence aux Pays-Bas sur l’épidémie, et occupe un poste de conseiller à l’Organisation mondiale de la santé. Il a ouvertement milité auprès de la ministre de la Santé des Pays-Bas pour un achat de quantité massive de vaccins pour son pays.

Pour les laboratoires pharmaceutiques, le marché français du vaccin contre la grippe  A constitue un enjeu financier considérable. « C’est un des plus importants au monde et chacun espère obtenir le maximum de commandes », explique le docteur Albert Garcia, porte-parole du laboratoire français Sanofi qui a déjà signé en mai un contrat de 190 millions de dollars avec le gouvernement américain pour la fourniture du vaccin.
En France, la compétition entre les laboratoires a été classée secret-défense et n’a donc pas fait l’objet d’un appel d’offres classique. Dans un premier temps, l’Etablissement de préparation et de réponse aux urgences sanitaires (Eprus), organisme public responsable des achats du ministère de la Santé, a sélectionné quatre laboratoires « capables de produire de grosses quantités », explique Thierry Coudert, directeur général. Le français Sanofi, l’anglais GSK, le suisse Novartis et l’américain Baxter ont été retenus.


La bataille des arguments


Dans un second temps, l’Eprus a entrepris des négociations avec chaque laboratoire. Selon Thierry Coudert, l’essentiel tient en trois questions : « Combien de doses de vaccins contre la grippe A pouvez-vous produire ?
En combien de temps ? Et quelles sont vos contraintes pour la livraison ? »
Pour tenter de remporter la plus grosse part des 700 millions d’euros, chaque labo a développé ses arguments. Chez Sanofi, le porte-parole précise avoir « évoqué le précontrat signé avec le gouvernement en 2005, selon lequel il s’engagerait à nous commander 28 millions de doses en cas de pandémie » de grippe aviaire.
Chez GSK, on affirme avoir un procédé plus innovant : « Nous avons trouvé une formule qui permet de fabriquer plus de vaccins avec la même efficacité », précise le docteur Soisic-Courcier, directeur médical chez GSK. Une lettre d’intention a d’ailleurs été envoyée par les pouvoirs publics le 15 mai pour commander 60 millions de doses à GSK, mais n’a pas encore été confirmée.
Le suisse Novartis se montre plus discret : « On ne peut pas confirmer les négociations avec les pouvoirs publics français, pour des raisons de confidentialité évidentes. » Enfin, le laboratoire américain Baxter ne devrait obtenir qu’une faible part du marché. Mais tous attendent avec impatience de connaître les derniers arbitrages du gouvernement, qui décideront du niveau des commandes.

 

Source le Parisien.