Penser l’Afrique à l’aune des globalisations émergentes
L’ ’offensive chinoise’ en Afrique est devenue ces dernières années un sujet de première importance. Ce dossier vise à donner une épaisseur humaine et sociale aux nouveaux échanges sud-sud souvent réduits à une lecture en termes géostratégiques et macro-économiques. Il fait la part belle aux acteurs multiples de cette ‘autre’ globalisation, à leurs pratiques et à leurs stratégies multiformes. Il s’agit de sortir du tête-à-tête entre Pékin et Afrique pour élargir l’analyse aux autres ‘Suds’ (Inde, Brésil, Corée du Sud, etc.) et, simultanément d’examiner l’impact de ces mobilisations internationales sur les rapports de force politique et économique au niveau mondial. L’objet de ce volume est donc d’appréhender, dans un cadre plus large et plus concret que de coutume, les transformations des relations Sud-Sud contemporaines mais aussi les représentations et les imaginaires afférents. In fine, ce sont les manières de penser l’autre et sa relation au monde qui sont en jeu dans cette globalisation par les Suds. Ce numéro cherche à penser l’Afrique à l’aune des globalisations émergentes. Il se veut à la fois un prolongement et un élargissement du dossier sur la ‘Renaissance afro-asiatique’ publié en décembre 1999 par Politique africaine. Un prolongement d’abord, car Jean Coussy et Jérôme Lauseig y posaient, il y a dix ans déjà, les jalons d’une réflexion distanciée des représentations fantasmées de la présence chinoise en Afrique pour en percevoir les nuances et les réalités. Les auteurs soulignaient alors la présence d’une pléiade d’autres acteurs asiatiques (le Japon, l’Inde, Singapour, Hong Kong, la Corée, la Malaisie, etc.) qui débordait largement le simple tête-à-tête de Pékin avec l’Afrique et suggérait la multiplicité des stratégies, des modes de pénétration et d’intégration dans les économies locales africaines des ‘produits, des capitaux et des hommes’. Un élargissement ensuite, car nous entendons ici étendre cette réflexion non seulement aux autres pays asiatiques mais plus généralement aux autres pays des Suds. Elargissement aussi, car, par-delà une littérature que dominent les analyses macro-économiques et géopolitiques, la revue entend s’intéresser tout particulièrement aux acteurs des nouvelles coopérations, à leurs pratiques sociales et à leurs représentations culturelles. L’histoire de chacun des Etats africains, leurs structures économiques, les dynamiques sociales qui s’y développent donnent une forme très particulière aux migrations chinoises. A l’échelle microsociale, les interdépendances entre les ressortissants chinois installés au Mali et la population locale marquent fortement les différents groupes de migrants. Au sein de la population malienne se manifestent de nouvelles conceptions du développement, qui pourraient en retour influer sur les projets migratoires des Chinois. Un tel contexte accentue l’hétérogénéité de la population migrante. La multiplicité des territoires et des identités révèle une fragmentation sociale qui conduit ici à s’interroger sur la valeur heuristique de la notion de ‘diaspora’. ‘Les Chinois sont arrivés avec Modibo’. Les Maliens, quelle que soit leur appartenance sociale, utilisent volontiers cette formule lorsqu’ils évoquent l’arrivée des premiers ressortissants chinois. Peu après l’accession du Mali à l’indépendance (1960), le nouvel Etat, sous la présidence de Modibo Keïta, instaure des relations privilégiées avec l’Union Soviétique et avec la Chine. ‘Passants’ au Mali, les résidents chinois se perçoivent avant tout comme des étrangers. Le texte de Nina Sylvanus traite d’un ensemble de discours autour des entrepreneurs chinois et de leurs partenaires d’affaires africains, en l’occurrence des commerçantes en tissus. Les rumeurs et les histoires, vraies ou fausses, qui circulent sur le principal marché du Togo témoignent des transformations de la compétition économique dans le pays et dans la sous-région ouest-africaine. Le remplacement des relations commerciales anciennes entre l’Europe et l’Afrique par des liens Sud-Sud nouveaux suscite des tensions, nourrit des anxiétés et stimule les imaginaires populaires sur le pouvoir et les moyens de production. Le problème moral se pose en ces termes : les acteurs africains sont-ils privés de leur capacité d’action par les nouveaux tricksters venus de Chine ? L’article de Claudio Ribeiro de l’Université catholique Pontifica (Sao Paula) analyse la politique étrangère brésilienne en mettant en exergue ses origines, ses buts et ses orientations. L’activisme africain du gouvernement Lula est d’abord remis dans une perspective historique (1960-2002) pour souligner les ruptures et les continuités avec les périodes précédentes. Puis l’article étudie en détail la diplomatie Sud-Sud que le président Lula entend privilégier depuis 2002. Enfin, il scrute toute une série de prises de position en matière d’échanges commerciaux qui, de 2003 à 2006, ont marqué l’évolution des rapports entre le Brésil et le continent africain et jeté – du moins est-ce l’espoir – les bases de collaborations futures. Regards sur le Madagascar et le Rwanda La globalisation est rarement abordée sous l’angle des influences spirituelles entre continents. S’appuyant sur un corpus d’images indiennes incorporées au vodu ouest-africain, cet essai souligne l’entrelacs des sources d’inspiration et suggère des voies alternatives pour conceptualiser le processus de mondialisation. Il considère que cette fusion religieuse indienne/africaine qui s’exprime dans un riche ensemble d’objets, de croyances et de pratiques, constitue un excellent révélateur de la condition globale contemporaine. Les premiers développements de l’affrontement entre le président Marc Ravalomanana et le maire de la capitale, Andry Rajoelina, se distinguent des crises politiques de 1991 et 2002 par le caractère massif des pillages, l’usage des armes par les forces de l’ordre au cœur de la capitale, un certain recul de ritualisation religieuse de la mobilisation politique. Ces faits constituent un défi à la refondation des relations de pouvoir sur la capacité d’intervention unitaire des Eglises et sur l’imagination d’une tradition chrétienne autochtone légitimant l’Etat de droit ? Les affaires Daewoo, Boeing et Viva ont été les éléments déclencheurs de la crise malgache. Toutefois, la portée de ces événements ne peut s’apprécier qu’au regard du message qu’ils véhiculent : la remise en cause de la figure de la réussite économique, de telle sorte incarnée par le président Ravalomanana. Celle-ci a été habilement récupérée par Andry Rajoelina, érigé de facto en opposant ‘naturel’ depuis son élection à la mairie d’Antananarivo de telle sorte que le caractère entrepreneurial de son engagement minimisé. Il n’est pourtant pas négligeable et rappelle à certains égards l’engagement de Marc Ravalomanana en 2002. Le Rwanda est entré dans l’actualité française dans les années 1990, avec l’implication politique et militaire de Paris dans la guerre civile. En 1998, une mission parlementaire a souligné l’aveuglement officiel sur la dérive qui a conduit au génocide des Tutsis en 1994. Mais le Rwanda passionne toujours les esprits : aux dénonciations de ‘complicité française’ ont répondu des mises en cause du FPR et des ‘puissances anglo-saxonnes.’ Une crise ouverte a éclaté en 2006 entre Paris et Kigali, marquée par la rupture diplomatique entre les deux pays. Depuis lors se conjuguent des accès de fièvre et des initiatives pour trouver un compromis fondé sur la reconnaissance claire du génocide. L’article de Jean-Pierre Chrétien (CNRS) décrypte les enjeux de cette relation bilatérale très tendue. Economie politique de la répression en Tunisie Des lectures sont organisées autour du livre de Béatrice Hibou : La Force de l’obéissance. Economie politique de la répression en Tunisie (La Découverte, 2006, 363 pages). Certains livres font pitié, d’autres rendent jaloux. Le livre de Béatrice Hibou est de ceux-Là. Jean-Louis Rocca (Université Tsinghua de Pékin) ne saurait juger de sa pertinence quant à la Tunisie, ne connaissant pas du tout ce pays, mais cet ouvrage est un objet que tout un chacun aimerait réussir : aller au bout de l’analyse des processus de domination. D’abord grâce à une multiplicité des angles d’attaque : économique, financier, policier. Ensuite par une variété des sources utilisées : travaux académiques, articles de presse, entretiens. Enfin, par des allées et retours incessants entre le haut et le bas qui permet de changer de focus, de passer du global au local, du partiel au complexe. D’une certaine manière, la société égyptienne apparaît à Jean-Nöel Ferrié de l’Institut d’études politiques de Grenoble comme un équilibre sans ordre. De ce point de vue, l’hypothèse d’un ‘Etat de police’ proposée par B. Hibou dans le cas tunisien, lui semble (si sa lecture est correcte) difficilement transposable dans le cas égyptien et lui pose un problème d’extension. L’approche de B. Hibou réhabilite la dimension d’ordinarité autoritaire, qui était déjà présente à l’état d’intuition scientifique chez J. Linz mais qui ne fut guère approfondie par le fondateur des études sur l’autoritarisme. Le sous-titre de l‘ouvrage – économie politique de la répression – retrouve toute sa pertinence. Sa thèse du caractère ‘indolore’ de la coercition parvient difficilement à convaincre. L’une des conséquences majeures du parti pris de B. Hibou est l’absence d’une analyse approfondie des ‘contre-conduites.’ (cf. Vincent Geisser CNRS). Béatrice Hibou a eu à répondre à ses critiques. C’est un contresens de lire sa référence à ‘l’Etat de police’ comme un ’fait tunisien’. La référence au réformisme n’est pas un simple discours évanescent. L’anatomie politique du détail économique permet de remettre en cause l’hypothèse totalitaire. Son livre est un ouvrage de sciences sociales et non de la ‘tunisologie.’ Un compte-rendu du livre d’Abdou Salam Fall : Bricoler pour survivre. Perceptions de la pauvreté dans l’agglomération urbaine de Dakar (Karthala, 2OO7) figure dans la revue. Ce numéro de Politique africaine est une intéressante contribution qui permet de penser l’Afrique à l’aune des globalisations émergentes.
Amady Aly DIENG
Amady Aly DIENG
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