L’exil forcé à tout prix des Guinéens
En Guinée, l’Europe s’appelle Allemagne, Pays-Bas, France ou Espagne. Depuis le célèbre « non ! » de Sekou Touré (1958-1984) à la proposition de « communauté française » du général de Gaulle, en 1958, des millions de Guinéens ont fui la répression pour rejoindre les pays voisins, l’Amérique du Nord ou l’Europe. La diaspora guinéenne est aujourd’hui estimée à plus de trois millions d’individus. « La grande majorité de la diaspora guinéenne est constituée d’exilés. Ce ne sont pas des "immigrés" comme les autres. Ce sont vraiment des exilés », souligne Thierno Monenembo, écrivain guinéen en exil à Caen depuis les années soixante. Quarante-six ans plus tard, le même fléau frappe son pays. Il ne s’agit plus de fuir une dictature, mais un pouvoir militaire, que la majorité de l’opinion juge « incapable » de résoudre les problèmes économiques et sociaux. Malgré d’énormes réserves en bauxite (aluminium) et en fer, la Guinée est un des pays les plus pauvres du monde, classée 156e (sur 177) par le Programme des nations unies pour le développement. Sur le continent africain, seulement six pays (sur 54) ont, à ce jour, signé des accords de coopération avec les pays européens pour lutter contre le fléau de l’émigration clandestine. La Guinée n’en fait pas partie.
C’est en plein « quartier des ministères » que les réseaux mafieux recrutent les candidats au « grand voyage ». Sur le boulevard de la République, qui mène jusqu’au palais présidentiel, on trouve toutes sortes de vendeurs à l’étalage, de cireurs de chaussures, de vendeurs de « tapalapas » - fines baguettes d’imitation française. Alpha Diallo, jeune Soussou - l’ethnie majoritaire au sud de la Guinée - âgé de quatorze ans, est cireur de chaussures. La journée, il astique le cuir des hommes en uniforme. Le soir, il revend des faux passeports à 200 000 francs guinéens pièce (35 euros) pour le compte de ses deux patrons : un Chinois et un Libanais, dont il exhibe fièrement les photos. Il parle de l’Europe comme beaucoup d’autres la perçoivent : « Je l’ai vue à la télévision, c’est beau là-bas. Il y a beaucoup d’argent. Je vais partir là-bas. » À 200 francs guinéens (2 centimes d’euros) le cirage, l’Europe le fait rêver, même si ça coûte cher. « Jusqu’à 4 millions (730 euros), tout compris », lance-t-il.
Quatre millions, soit près de cent cinquante fois le salaire moyen en Guinée (environ 50 euros).
À mesure que le pays s’enfonce dans une grave crise politique et monétaire - la valeur du franc guinéen a été divisée par trois en quatre ans -, les candidats sont prêts à se lancer dans des voyages toujours plus surréalistes. Depuis que la « piste marocaine » s’est fermée, à l’automne dernier, ils sont de plus en plus nombreux à partir du port de Conakry pour naviguer vers Nouhâdibou, en Mauritanie. Un voyage d’une quinzaine de jours, effectué à bord d’une pirogue à moteur, équipée d’un GPS. Beaucoup y laissent leurs vies. « Si tu ne risques rien, tu n’y arriveras jamais. Même si tu dois mourir, tu - auras essayé », résume ce garde de nuit de vingt ans, qui rêve lui aussi d’Occident. À ses côtés, Laurent, vingt-huit ans, revient de loin. Habillé à l’occidentale, jean et chaussures lustrées, il traîne autour des grands hôtels de la ville pour proposer aux rares touristes des excursions sur les îles de Loos, au large de la capitale. Laurent économise pour retenter l’expérience : « Parfois, ils donnent jusqu’à 200 dollars par jour. » En 2003, une tentative d’émigration l’a conduit de Conakry à l’aéroport de Bamako, puis au poste de douanes de l’aéroport de Montréal, où il a été reconduit vers le Mali, via Paris. Pour ce jeune Soussou, il n’y a toujours « aucun avenir en Guinée ». Même s’il a déjà subi un échec et y a perdu « près de 5 000 dollars », il se dit prêt à repartir « coûte que coûte » : « Vous savez, nous les Africains, on ne veut pas venir chez vous pour devenir des gangsters ou des voleurs, on veut juste pouvoir nourrir nos familles. C’est devenu impossible la vie ici. On a à peine de quoi manger », explique-t-il, avant de se rappeler la première fois qu’il s’est représenté l’« eldorado » européen. « Quand je voyais les containers de vieux frigos européens, de voitures, de radios, de vieux vélos en provenance du continent, et qu’on revendait ici, je me suis dit que c’était vraiment grâce aux pays européens qu’on pouvait s’en sortir. Alors je me suis mis à penser qu’il fallait aller vivre là-bas pour envoyer de l’argent et faire vivre les miens. »
Projet Sarkozy ou pas, pour les Guinéens qui rêvent d’Europe, rien ne changera : les plus téméraires continueront d’emprunter la dangereuse route maritime jusqu’aux îles Canaries. Les autres continueront à remplir les formulaires de l’ambassade et se soumettront aux nouveaux critères, qui, selon le projet de l´ancien ministre de l’Intérieur, visent à limiter, entre autres, le regroupement familial. « En Guinée, pas une seule famille n’est au complet. Il y a toujours au moins un membre qui est en exil à l’étranger », souligne Thierno Monenembo.
Ce serait ä eux de relever le défi
Julien Brygo
Source: l´humanité